Amiens-Lille, c’était chaud !

Au temps de l’Amiens A.C., les relations entre le club picard et l’Olympique Lillois furent parfois tendues. Sur le terrain et dans la coulisse.

C’est à partir de 1923 qu’Amiens et Lille jouèrent dans la même catégorie, la plus élevée, du football nordiste. Avant cette date, le championnat du Nord était un monopole des clubs de la métropole Lille-Roubaix-Tourcoing. Amiens n’était pas dans le même comité régional. Avant la fondation de la Fédération française et de la Ligue du Nord en 1919, l’U.S.Tourcoing, l’Olympique Lillois et surtout le R.C.Roubaix avaient trusté les titres régionaux de la défunte U.S.F.S.A. (Union des sociétés françaises de sports athlétiques). A la reprise des compétitions, après la Grande Guerre, sous l’égide de la nouvelle Ligue du Nord présidée par le président lillois Henri Jooris, la hiérarchie n’avait pas changé. L’U.S.Tourcoing avait été championne en 1920, l’Olympique Lillois lui avait succédé en 1921 et 1922.

Depuis son rattachement à la Ligue du Nord, l’Amiens A.C. évoluait à un niveau inférieur, en championnat de Picardie. Le club avait accédé à la Division d’honneur à l’issue de la saison 1921-22.

La Ligue du Nord avait décidé que les équipes disputant ce championnat majeur seraient réparties en deux groupes. Le champion devait être désigné lors d’une finale entre les vainqueurs des deux groupes. Dans les faits, les clubs historiques de la Ligue furent regroupés au sein du groupe « A », les clubs les plus récemment qualifiés (dont Amiens et Abbeville) étant réunis dans le groupe « B ». Amiens, qui avait beaucoup recruté cette saison-là (Thédié, Fauconnier, Troudes, Trudon, l’international anglais Farnfield et mon grand-père Marcel) domina très nettement le championnat. Mais en cours de saison, la Ligue du Nord décida que le vainqueur du groupe A serait désigné champion, sans passer par une finale. Le président du club amiénois, le Docteur Moulonguet, engagea alors la polémique avec la Ligue et son président, le Lillois Henri Jooris. Le R.C.Roubaix, champion désigné, accepta de jouer un match amical avec Amiens, dont les dirigeants avaient lancé un défi au club champion. La rencontre eut lieu à Tourcoing. Le résultat nul 1-1 prouva que l’équipe picarde était bien d’un niveau égal aux meilleurs clubs nordistes.

  • En mai 1923, le match dure… 20 minutes !

En fin de saison, l’A.A.C. fut invité à jouer en amical contre l’Olympique Lillois, le 7 mai, au stade de l’avenue de Dunkerque. Vu de Picardie, Henri Jooris passait pour le principal opposant à l’ascension du club amiénois. Cette rencontre pouvait être considérée comme un signe d’apaisement. Hélas, la désignation d’un arbitre dont les Amiénois doutaient de la neutralité (M.Dejonghe, de Tourcoing), puis les décisions à leurs yeux suspectes de cet arbitre provoquèrent des incidents sur le terrain et une vive discussion entre les dirigeants des deux clubs. Les Lillois refusant le changement d’arbitre qu’exigeaient les Amiénois, ceux-ci quittèrent le terrain alors que Lille menait 2-0 (buts de Montagne et Courquin)après la transformation du penalty qui déclencha l’affaire. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois que la relation des faits diffère selon les médias. La version que donna la presse roubaisienne de l’origine de l’incident est très différente de celle qu’on peut lire dans le vieil ouvrage Le football en Picardie. Alors que celui-ci soulignait la partialité de l’arbitre, pour L’Egalité Roubaix-Tourcoing la décision arbitrale était justifiée :

« Amiens qui, possédant un team plus lourd et plus puissant que les Lillois abusa dès le début de son poids, l’arrière droit Wallet entre autres se fit remarquer dans ce genre de sport. Au cours d’une descente lilloise, Jankowsky fut pour la troisième fois
chargé brutalement par Wallet, l’arbitre très justement accorda un penalty que Courquin transforma. »

Toujours est-il que le match fut interrompu au bout de 20 minutes, au grand désarroi des 4000 spectateurs présents ! Le quotidien roubaisien concluait son récit en souhaitant « que nos dirigeants sanctionnent comme il convient cet acte anti-sportif ». Les relations entre Amiénois et Lillois s’engageaient donc sur un drôle de terrain, les Picards ayant le sentiment que les grands clubs nordistes, et singulièrement l’équipe de Jooris, ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée de cet ambitieux rival inédit.

Le 23 septembre 1923, pour le premier match à l’échelon le plus élevé de la Ligue du Nord, Amiens revint de Lille avec une défaite (4-2, 2 buts du Belge Aerts pour Amiens) qualifiée d’honorable par la presse picarde. Dès cette rencontre initiale, des incidents furent notés, en particulier lorsque l’équipe picarde revint à 2-1. L’un d’entre eux opposa Maurice Thédié au Lillois Jancowsky. Le match fut interrompu plusieurs minutes. Au match retour, qu’Amiens l’emporta 1-0 (but d’André Provence). Thédié et Jancowsky furent momentanément expulsés par l’arbitre. Rien de très grave par rapport à ce qui allait suivre.

  • En 1925, le juge de touche quitte le stade précipitamment

Le 4 octobre 1925, à Lille, l’équipe nordiste l’emporta 3-1 (but de Sheldon pour Amiens) au cours d’un match, lit-on dans Le Journal d’Amiens, « émaillé de nombreux incidents, à l’origine desquels était, le plus souvent, la « galerie » lilloise. (…) L’arbitre de touche, M.Vast, eut toute les peines du monde à remplir sa mission. Il fut injurié grossièrement et dut quitter le terrain, dans une automobile. Capronnier, garde-but de l’A.A.C., eut à se défendre contre un énergumène que l’on dut sortir du terrain. Quand donc le public permettra-t-il aux joueurs de « s’expliquer » entre eux, en toute tranquillité d’esprit ? »

4 octobre 1925, l’équipe d’Amiens sur le terrain de Lille. De g. à dr., debout: Wallet, Braun, Capronnier, Viseur, Thédié, Sheldon; accroupis: Lapierre, Macquart, Pierucci, Fréville, Tellier.

Lors des saisons suivantes, les  affrontements se déroulèrent de façon plus sportive. Et si, en mars 1931, la colère s’empara de nouveau des Amiénois lors de la venue de Lille, ce n’était pas à cause d’une recrudescence de tension entre les deux clubs.

Ce 1er mars 1931, à Amiens, il avait beaucoup neigé dans la nuit du samedi à dimanche, quelques heures avant la venue du leader du championnat, l’Olympique lillois.  Dans la matinée, les dirigeants amiénois, qui attendaient la grande foule au stade de la rue Louis Thuillier, reçurent l’aide de 50 soldats du 51e Régiment d’infanterie, sous la conduite de l’adjudant Henri Lambin, lui-même ancien joueur du club (et futur concierge bien connu du stade Moulonguet). Le terrain fut rapidement déblayé. Le soleil participa à rendre le terrain jouable, selon le commentaire du Progrès de la Somme.

  • En 1931, la presse d’Amiens rend hommage à l’esprit sportif de Jooris !

Pourtant, une demi-heure, avant le coup d’envoi, l’arbitre, M.Olive, décida de l’annulation de la rencontre, alors que plusieurs milliers de spectateurs étaient déjà dans les gradins du stade . Bien que les capitaines et les dirigeants des deux équipes fussent d’accord pour jouer, et qu’au pire le match soit amical, afin de ne pas trop léser les spectateurs, la décision arbitrale qualifiée d’arbitraire par le journaliste amiénois était irrévocable, en vertu de l’article 12 du règlement du championnat du Nord, qui interdisait la tenue d’un match amical en lieu et place d’une rencontre officielle annulée pour impraticabilité du terrain. M.Olive sauta dans un taxi qui le ramena à la gare. Pour une fois, la presse amiénoise rendit même hommage à Henri Jooris, le président lillois, dont Le Progrès souligna « l’esprit sportif« .

Bien que le quotidien picard exprimât le souhait de ne plus revoir M.Olive, c’est pourtant lui qui revint pour arbitrer le match entre les deux équipes, joué le 24 mai, par une température caniculaire qui « appelait plutôt à pratiquer le water-polo que le football », selon Le Progrès. Le match fut de haute tenue et Lille, en l’emportant 4-2 (buts de Liberati et Delmer pour l’A.A.C.), confirma sa domination sur le championnat.

  • En 1932, « un vent de chauvinisme exagéré »

Toute autre fut l’ambiance du match suivant à Amiens, le 31 janvier 1932, que l’A.A.C. remporta sur un but de Gaston Talairach. Sur le terrain comme dans les gradins, « il souffla un vent de chauvinisme exagéré« . Si l’arbitrage de M.Tréhou fut jugé sévèrement par Le Progrès, le journal reconnut que « l’attitude nettement hostile du public n’était pas faite pour faciliter sa lourde besogne ». Sur le terrain, l’atmosphère ne fut pas plus détendue: « quelle vilaine partie il nous a été donné de vivre ! », s’exclama le journaliste. Il ajouta:

« Un seul joueur fut blessé, c’est Talairach, qui reçut dans les reins un coup de pied de Berry. Mais étant donné l’allure endiablée et méchante de la partie il est fort heureux que nous n’ayons pas eu un plus grand nombre de joueurs blessés à déplorer. »

Avec l’officialisation du professionnalisme et la création du championnat pro en 1932, les relations entre Amiens et Lille s’estompèrent, n’opérant plus dans la même catégorie. Lille faisait partie des premiers participants professionnels et remporta le premier championnat de France. Amiens, qui avait refusé le passage au professionnalisme la première année, n’apparut ensuite qu’en division 2. C’est sous l’Occupation que les deux clubs s’affrontèrent de nouveau.

  • En 1942, on s’échange des coups de poing… jusqu’en ville

Lors de la saison 1942-43, l’A.A.C. et l’Olympique Iris Club Lillois (résultat de la fusion du vieil Olympique Lillois et de l’Iris Club de Lambersart) participaient au championnat de la Zone Nord. Dans l’équipe lilloise de ce 11 octobre 1942, on trouvait plusieurs des joueurs qui animeront les grandes saisons du LOSC de l’après-Guerre (Jean Baratte, Jean Lechantre, Casimir Stefaniak), mais aussi Julien Darui dans les buts et le futur international Marceau Stricanne. L’équipe amiénoise était dirigée par l’ancien international Louis Finot et l’avant-centre était Roger Grava, le futur Roubaisien qui sera champion de France en 1947 avec le CORT, dans la même équipe que Darui et Stricanne. Les deux équipes se quittèrent sur un score nul sans but. A défaut de marquer des buts, on s’était échangé quelques coups pendant la rencontre. Les spectateurs amiénois, lit-on dans la presse locale, devaient garder « une impression très pénible qu’a laissée l’O.I.C.Lillois ». Le jeu disputé par les deux équipes fut très dur pendant toute la rencontre. Le Progrès de la Somme décrivit ainsi la fin de match et la rentrée aux vestiaires houleuses, jusque dans la ville bien après la rencontre !

« Au moment où les joueurs rentraient au vestiaire, Finot donna un coup de poing à Vandevelde [Roger]. Le Lillois devait prendre sa revanche deux heures plus tard, alors que le capitaine de l’équipe amiénoise était assis dans un café voisin de la gare du Nord. »

Jusqu’à la fusion de l’A.A.C. et d’Amiens Sports en 1961, Amiens n’eut plus l’occasion de rencontrer l’équipe première de Lille en match officiel. Les vieilles rancoeurs ont depuis eu le temps de disparaître dans l’oubli du passé lointain.

Didier Braun

 

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