Vachard, le public de Moulonguet !

Le public du stade Moulonguet, à Amiens, n’a pas toujours été très tendre, y compris envers ses joueurs. Même les plus grands en ont fait l’expérience.

Mon grand-père et mon père n’ont jamais considéré le public amiénois comme très sympathique. Marcel racontait qu’il lui était arrivé d’échanger plus que des mots avec des spectateurs qui l’insultaient. Jack, qui avait fréquenté le stade depuis ses plus jeunes années, éprouvait une certaine méfiance vis-à-vis de certains supporters du stade Moulonguet. Personnellement, j’ai aussi quelques souvenirs de tribunes difficiles à entendre par un fils de joueur.

Il faut dire que, dans les années 1920, les spectateurs d’Amiens avaient été très souvent gâtés par leur équipe. Ils étaient devenus très exigeants. Il est possible que, lors des décennies postérieures, ils aient gardé une nostalgie amère de cette époque de « l’âge d’or » du club.

Même dans la tribune officielle, les spectateurs de Moulonguet avaient parfois la dent dure

Cependant, même dans les grandes années, le public amiénois fut souvent très sévère envers ses joueurs, y compris les plus populaires. Même le plus aimé d’entre eux, Urbain Wallet, eut droit à son lot de quolibets.

  • Paul Nicolas pris en grippe

Le cas le plus typique est sans doute celui de Paul Nicolas, qui avait pourtant été le meilleur attaquant français des années 1920. Y avait-il de la part d’un certain nombre de spectateurs amiénois une forme de jalousie envers une vedette parisienne qui, grâce à ses talents de footballeur, avait pu ouvrir un commerce rue des Trois-cailloux, en plein centre de la ville – l’expression « trop payés » ne date pas de l’arrivée du Qatar au Paris S.G. !! – ? Gardaient-ils une rancune envers celui qui, en 1930, avait raté l’occasion immanquable d’envoyer le club en finale de Coupe de France ? Le fait avait marqué durablement le public au point que,  dans l’ouvrage Le football en Picardie, écrit au lendemain de la Seconde guerre mondiale, on lit à propos de cette action de Colombes que les Amiénois avaient eu « bien du mal » à la « lui pardonner ». Lui reprochait-on de participer à la marche du club, en faisant office d’entraîneur officieux et parfois de recruteur ? Toujours est-il que Nicolas dut à plusieurs reprises subir les foudres du stade, alors que, fréquemment blessé à la fin de sa carrière, il jouait souvent pour rendre service au club.

En novembre 1931, après une défaite (2-6) au stade Moulonguet contre le Red Star (l’ancien club de Nicolas) en Coupe Sochaux, les supporters s’en prirent rudement à l’avant-centre qui n’avait pas encore marqué le moindre but depuis le début de la saison. Au point que l’avant-centre ne fut pas loin de mettre un point final à sa carrière ce jour-là. On lit dans Le Progrès de la Somme:

« Nous avouerons que nous avons été véritablement peinés de l’attitude d’une partie du public à l’égard de Nicolas. Nous n’avons pas ici à prendre la défense de Nicolas; mais il nous apparaît pourtant que l’on a été bien dur envers lui. Un homme qui a un tel passé, qui fut à un moment et il y a de cela encore peu de temps, peut-être le meilleur avant-centre d’Europe, ne méritait pas de partir dans de telles conditions. « 

Paul Nicolas continuera cependant de jouer plusieurs saisons. Mais le 4 décembre 1932, au cours d’un match de championnat contre Arras (3-0), un simple fait de jeu est de nouveau source d’incidents dans le stade. Extrait du Progrès:

« Nicolas passe à l’aile gauche, Taisne le remplaçant au centre. Cela ne plaît pas à un spectateur qui prend Nicolas à partie. Ce dernier répond à son interlocuteur, ce qui lui attire les foudres de l’arbitre, qui le prie de retourner aux vestiaires. (…) La partie devient alors très dure et les 2.000 personnes présentes au match réclament Nicolas sur l’air des lampions. A partir de ce moment, ce n’est plus du football et l’arbitre, débordé, doit subir un moment la loi des joueurs qui se menacent mutuellement. »

On terminera en citant cet autre extrait du quotidien picard, qui tendait à prouver que la réputation du public amiénois était loin d’être excellente pendant toutes ces années. Nous sommes à la fin décembre 1930 et Amiens s’impose largement (8-2) face à Lens en championnat. Malgré cette nette victoire, les spectateurs se sont encore manifestés, provoquant l’excitation de certains joueurs, jusqu’à l’expulsion en fin de rencontre de Wallet et du gardien lensois Dumoulin. Le journaliste du Progrès écrit:

« Nous n’oublions pas en passant de dire à la foule combien elle est fautive, combien elle fait de tort à l’Amiens A.C. en protestant à chaque instant et contre l’arbitrage, et contre un joueur d’Amiens qui est bousculé, et contre un off-side, que sais-je encore ! Si l’on y prend garde, on va lentement mais sûrement au devant d’une suspension du terrain de l’A.A.C. Les braves dirigeants de l’A.A.C. feraient bien de veiller à cela. »

On le voit, le problème du fair-play n’est pas une nouveauté. L’aveuglement de certains spectateurs non plus. A Amiens comme partout…

Didier Braun

 

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