Le Stade Amiénois, le vieux rival

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les clubs de football sont nombreux à Amiens. Le principal rival de l’Athletic est le Stade Amiénois.

C’est difficilement imaginable au siècle actuel: il fut un temps où chaque quartier, chaque faubourg d’Amiens possédait son club sportif. L’histoire en a été excellemment racontée par François Dubois, auteur de Naissance et essor du football à Amiens. Dans la préface qu’il avait écrite pour cet ouvrage, mon père Jack Braun s’était souvenu de ces années de l’entre-deux Guerres où « chaque faubourg avait sa vie, et sa vie, c’était aussi son club, la plupart du temps omnisports ». Il citait le C.A.Saint-Pierre, le Rugby Club Amiénois, l’U.S.Amiénoise devenue l’Olympique, l’U.S.Boucherie, le S.C.Saint-Leu.

Mais les deux principaux clubs, au lendemain de la Première Guerre mondiale étaient l’A.A.C. – le club « doyen, et le Stade Amiénois. Rivaux sur le terrain, ils l’étaient aussi géographiquement et socialement. Le Stade portait les couleurs du quartier ouvrier de Saint-Leu, l’Athlé était implanté à Henriville, le quartier bourgeois. Pendant le conflit, le Stade avait été porté à bout de bras par le jeune André-Armel Sprecher, futur journaliste de grande réputation, grâce à qui le club au maillot rouge et blanc avait maintenu tant bien que mal ses activités.

Le Stade Amiénois en 1922. Je reconnais, de gauche à droite, debout: Sprécher (1er), Ruppert (2e), au milieu: Wiart (1er), Braun (2e), Deparis (3e); devant: Pruvost (3e), Troudes (4e)

Le Stade Amiénois en 1922. Je reconnais, de gauche à droite, debout: Sprécher (1er), Rupert (2e), Bourdrel (3e); au milieu: Wiart (1er), Braun (2e), Deparis (3e); devant: Pruvost (3e), Troudes (4e)

Au lendemain de la Guerre, les deux clubs participaient au championnat de Picardie et les spectateurs-supporters faisaient souvent preuve d’un esprit de quartier exacerbé.  Après le derby du 18 décembre 1921, qui avait attiré plus de 2000 spectateurs (victoire de  l’A.A.C. sur un but de Thompson, alors que le Stade possédait un point d’avance en tête du classement), on lit dans le Journal d’Amiens :

« Nous avons assisté à une partie de bourre et non de football et nous avons vécu dans une telle ambiance de brutalité que gagnés par l’exemple, un spectateur et un arbitre de touche ont vidé leur querelle à coups de poing et de drapeau. »

Lorsque l’événement se déroulait dans une ambiance sportive et plus sereine, les journalistes, semblant surpris, s’en faisaient la remarque, comme dans le Progrès de la Somme, après le match opposant les deux équipes, le 26 février 1922:

« Il faut ajouter que le public s’abstint de crier, le match se disputa dans le plus grand calme possible, et nous avons assisté à un match disputé avec acharnement, mais aussi courtois. Il y a donc un réel progrès à signaler, encore quelques matches Stade-A.A.C. et le jeu sera enfin de bonne facture. »

Le match avait lieu dans le cadre de la poule d’accession au championnat du Nord. Il se termina sur un score nul (1-1, buts de Magnier pour le Stade et de Sadowski pour l’A.A.C.). Au retour, sur le terrain du Stade, route d’Albert, l’Athlé l’emporta 2-1 (buts de Sadowski et Michel contre un but de Pruvost) et accéda à l’échelon supérieur de la hiérarchie du football nordiste.

Désormais,  les deux équipes ne s’affronteront plus en championnat. Dans l’équipe du Stade de la saison 1921-22, figuraient deux joueurs qui allaient porter quelques mois plus tard les couleurs de l’Athlé: Georges Troudes et mon grand-père Marcel Braun, qui venait de jouer une demi-saison sous le maillot à rayures rouges et blanches. On trouvait également Maurice Sprecher, frère du journaliste André-Armel et père du futur grand athlète Pierre Sprecher (sélectionné aux Jeux Olympiques de 1948), ainsi que Paul Pruvost, qui maintiendra longtemps l’esprit du club, y compris quand il aura fusionné avec Saint-Leu pour devenir, après la Seconde Guerre mondiale, Amiens Sports.

Au printemps 1922, un rapprochement entre les deux clubs semblait réalisable . Sur le terrain d’abord, les relations paraissaient normalisées depuis la dernière rencontre. Le 7 mai 1922, sur le terrain aménagé à la Hôtoie, les joueurs des deux clubs étaient réunis au sein d’une « entente » amiénoise qui rencontra le F.E.C.Levallois. Legrand, Wallet, Bréhon, Thompson, Sadowski, Michel et Devisse (de l’Athlé) côtoyaient Sprécher, Braun, Wiart et François (du Stade). Levallois l’emporta 2-1 mais les joueurs des deux clubs si souvent opposés avaient fait presque jeu égal avec l’équipe de Gaston Barreau.

  • 1922, la fusion impossible

En mai et juin 1922, les dirigeants des deux clubs, le docteur Moulonguet pour l’Athlé, et Henri Tourbier pour le Stade, se rencontrèrent à l’initiative du joaillier de la rue des Trois-Cailloux, M.Maeght, un des mécènes de l’Athlé. Ils évoquèrent la possibilité d’une fusion des deux clubs. Plusieurs réunions eurent ensuite lieu. Le nom de l’association future semblait trouvé: Amiens Athletic Stade; les couleurs étaient discutées: on pensa d’abord à un maillot azur (comme l’Athlé) à parements rouges et écusson rouge et blanc (les couleurs du Stade). La semaine suivante, les parements n’étaient plus rouges mais noirs, ce qui revenait à prendre les couleurs de l’Athlé, ce qui ne pouvait que choquer les partisans du Stade.

Les membres des deux clubs furent appelés à donner leur avis en assemblée générale. Pendant que l’A.A.C. ratifia l’accord (par 95 voix contre 28), le Stade le refusa (81 contre 30) et vota la motion suivante:

« Les membres du Stade Amiénois , réunis en assemblée générale et conscients de la nécessité d’une fusion entre les groupements sportifs locaux déclarent ne pouvoir accepter cette fusion qu’à une condition unique, formelle et absolue: l’adoption d’une appellation totalement nouvelle ainsi que des couleurs également nouvelles, avec suppression totale des anciennes appellations et couleurs permettant ainsi à tous les Clubs Amiénois, petits et grands, d’adhérer à cette fusion et d’y être agréés à complète égalité. »

Pour les dirigeants de l’A.A.C., accéder à cette exigence d’un nom et de couleurs entièrement nouveaux aurait eu pour conséquence de reprendre la compétition tout en bas de l’échelle, au moment où ils venaient de voir leur club atteindre le haut niveau régional et où ils s’apprêtaient à investir dans l’engagement de nouveaux joueurs extérieurs et dans l’amélioration des installations du stade de la rue Louis-Thuillier (une nouvelle tribune sera ouverte au mois d’août 1922).

Le projet fut donc abandonné. Chacun reprit ses billes et ses couleurs. Au même moment, Braun et Troudes étaient engagés par l’A.A.C. qui, dans les saisons prochaines, allait constituer une des meilleures équipes de la Ligue du Nord. Dans le même temps, le Stade allait s’efforcer de survivre, dans un esprit moins « mercantile » que celui de son grand voisin.

Au mois d’août, un écho sur le recrutement au Stade paru dans la presse locale indiquait sans ambiguïté la politique du club: « aucune rentrée sensationnelle n’est à prévoir, le S.A. ne recrutant ses membres que dans les éléments du pays son but étant de former des jeunes athlètes« . Cela ressemblait à une critique à peine masquée de la politique de l’A.A.C. qui, en plus des deux joueurs du Stade, engagea Emile Fauconnier, l’excellent attaquant du F.E.C.Levallois et l’international amateur anglais Eric R. Farnfield, qui venait de Calais.

Dans les années qui suivront, on trouvera de fréquentes critiques portées contre les pratiques de recrutement de l’A.A.C. A la fin de 1924, une série d’articles au vitriol parut dans l’organe de la Ligue du Nord, Le Nordiste (que l’on peut trouver sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, reproduit dans le journal du Sud-Ouest Le Ballon rond), dans lequel était particulièrement visé René Matifas, un des mécènes-employeurs de l’A.A.C. Or le réquisitoire est signé… A.A.Sprécher !

Dans les années 1920, les relations sportives allaient s’espacer, trop d’écart séparant les deux clubs. Mais, alors que les vieilles rancoeurs semblaient apaisées, les deux équipes se retrouvèrent en 1932, pour le compte de la Coupe de Picardie. L’A.A.C., qui avait aligné une forte équipe, s’imposa aisément: 6-1. Le compte rendu du Progrès de la Somme fit cependant un constat amer:

« Le match d’hier permettait de penser que, des deux côtés, on jouerait dans une atmosphère de  »fair play », digne des deux clubs amiénois. Il n’en fut rien, hélas ! Quelle mauvaise partie , les spectateurs ont vécue hier ! Quel football vilain a été  offert aux quelque 2000 spectateurs qui garnissaient les touches du stade Moulonguet ! Que d’accrochages, que de coups défendus, que de charges brutales ! »

Et parmi les plus engagés dans ce sombre combat, j’ai le regret de dire qu’on trouvait l’ancien de l’A.A.C., Maurice Thédié, qui jouait désormais dans le camp d’en-face, et… mon grand-père Marcel Braun, un ancien du Stade ! Le journaliste Jean-Louis vit les deux vieux camarades engager « une lutte de  »Chinois » par trop déplacée ». Heureusement, tous deux auront par la suite bien des occasions de se réconcilier et de se retrouver dans des matches de vétérans plus sympathiques !

Dans cette équipe du Stade Amiénois de 1936, trois anciens de l'Athlé: Grandsert, Thédié et Viseur.

Dans cette équipe du Stade Amiénois de 1936, trois anciennes gloires de l’Athlé: Grandsert, Thédié et Viseur.

Trente ans plus tard, en 1961, l’Amiens A.C. et Amiens-Sports (club issu du Stade Amiénois) finiront par fusionner pour former l’actuel Amiens S.C. Aujourd’hui, bien sûr, ces querelles d’un autre temps sont depuis longtemps oubliées !

Didier Braun

 

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