En 1945, Ben Barek marque au stade Moulonguet

Le 9 décembre 1945, la grande vedette du football français, Larbi Ben Barek, marque au stade Moulonguet.

Au mois de décembre 1945, Amiens vit au milieu des gravats les temps terribles qui précèdent le début de la reconstruction de la ville, en ruines depuis l’invasion allemande de 1940 et les bombardements de 1944. Des milliers d’habitants sont hébergés dans des bidonvilles et des baraquements dont les alignements seront visibles jusque dans les années 60. Depuis quelques semaines, le commerce a repris tant bien que mal, dans des locaux de fortune installés le long des boulevards intérieurs, dans ce qu’on appellera l’allée commerciale. Mais le ravitaillement est insuffisant, des manifestations de protestation ont lieu. A la fin décembre, les tickets de rationnement feront leur réapparition.

Le sport est un petit rayon de lumière dans cette sombre époque. Les Amiénois ont été heureux de revoir passer les coureurs de Paris-Roubaix, le 9 avril 1945. Un mois plus tard, le 29 mai, l’Amiens A.C. a repris le statut de club professionnel de football, malgré une situation financière plus que précaire. Le club va donc participer au premier championnat de France professionnelle de l’après-Guerre, en 2e division en deux groupes.

C’est dans le cadre de ce championnat que, le 9 décembre, le stade Moulonguet accueille le Stade Français et ses vedettes. L’historique club parisien, créé en 1883, est un tout jeune club professionnel, dont il a adopté le statut en 1944 seulement. L’homme d’affaires Jacques Malaud veut en faire le rival parisien du grand Racing. Mais il faut d’abord accéder à la Division 1. Il confie l’entraînement à l’Argentin Helenio Herrera, la future star des entraîneurs, lorsqu’il dirigera notamment les clubs de Barcelone de l’Inter Milan dans les années 1960. Malaud se lance dans une politique de recrutement de grande envergure (André Grillon, Jean Luciano, Marcel Domingo, José Mandaluniz) et réussit un fameux « coup » en engageant Larbi Ben Barek, dont l’Olympique de Marseille espérait le retour.

Ben Barek est un attaquant marocain à la classe immense. Il a débarqué à Marseille en 1938 et s’y est si vite imposé qu’il est devenu international français quelques mois après son arrivée. Hélas, la Guerre a interrompu son ascension au niveau international. Il est reparti au Maroc où il a passé toute la période d’Occupation. Lors d’un stage d’entraîneurs organisé au Maroc en 1945 auquel participe Herrera, celui-ci persuade Ben Barek d’aller à Paris en 2e division plutôt qu’à Marseille où brille l’O.M. Malaud obtient du club marseillais le transfert du joueur, qui lui  »appartient » toujours. L’arrivée du Marocain à la gare de Lyon, au mois de novembre, est un événement couvert par tous les journaux parisiens.

Le match d’Amiens est un des premiers auquel Ben Barek participe, sous le maillot bleu et rouge du Stade. Trois jours avant, il a fait son retour en équipe de France (Autriche-France, 4-1), plus de 6 ans après sa dernière sélection. Pour Le Courrier Picard, ce match est « la plus importante rencontre que les professionnels amiénois disputeront, cette saison, sur leur terrain. »

Malgré le temps très froid, plus de 5 000 spectateurs (le nombre exact n’est pas publié) envahissent le stade Moulonguet, laissant au guichet 220 000 francs de recette, record de l’époque. Le journal d’Amiens ne publie pas la composition de l’équipe du Stade. 8 noms seulement sont nommés dans le compte rendu: Domingo, Grillon, Luciano, Brajon, Fruleux, Mandaluniz, Cornet – cité comme ayant été le meilleur joueur parisien, et Ben Barek.

Sur un terrain gelé qui ne lui est pas propice, celui-ci semble avoir déçu le public venu l’admirer. On lit dans Le Courrier Picard:

« Ce match qui était impatiemment attendu a été une déception qui est surtout venue des Parisiens qui ne justifièrent nullement leur réputation et déçurent les nombreux spectateurs qui furent également désillusionnés par la partie moyenne de Ben Barek. L’international, pas plus qu’aucun de ses coéquipiers, ne brilla d’un éclat particulier; il possède indiscutablement des dons d’artiste – il le fit voir en deux ou trois circonstances – mais il ne domina aucunement le lot. »

Le journaliste aurait peut-être pu remarquer que trois jours avant, Ben Barek jouait à Vienne et avait dû faire le voyage retour… Mais le principal responsable de la modeste performance de la vedette est Pierre Illiet. 15 ans plus tôt, celui-ci avait fait ses débuts à Amiens, à l’époque où jouait encore mon grand-père. Il avait fait partie de la première équipe professionnelle d’Amiens, avant de jouer à l’Excelsior Roubaix, Valenciennes et Arras.

A 33 ans, Illiet venait de resigner à Amiens, en principe pour faire « l’appoint » dans un effectif professionnel très limité. Or, au poste de demi, il est en train de réaliser une saison remarquable. C’est lui que l’entraîneur Kaï Andrup a chargé de marquer Ben Barek. Commentaire du Courrier Picard: « Illiet, durant tout le match, ne quitta pas d’une semelle Ben Barek, le neutralisant très souvent. »

Cependant, Illiet ne peut pas empêcher Ben Barek de marquer le seul but de la rencontre. A la 29e minute, l’international réussit à tirer au but tout en glissant. La frappe croisée réussit à tromper Jean Capart. La photo ci-dessous est donc un document. Elle montre LE but de Ben Barek (au sol) au stade Moulonguet.

Ben Barek (au sol) inscrit le but de la victoire du Stade Français. Capart (à gauche) est battu.

Ben Barek (au sol) inscrit le but de la victoire du Stade Français. Capart (à gauche) est battu.

Le reste du temps, Amiens fait jeu égal avec son prestigieux adversaire. Marcel Meneut et Louis Galland ont des occasions d’égaliser. Vers la fin, les Stadistes multiplient les manoeuvres pour gagner du temps et l’emportent petitement.

Pourtant, si l’on en croit le livre Le football en Picardie, écrit trois ans plus tard, la venue de Ben Barek à Amiens est restée dans toutes les mémoires:

 » Il n’empêche que, depuis ce jour mémorable, lorsqu’un habitué du stade désire rappeler un fait saillant du match, il ne dit pas:  »… le jour où le Stade Français est venu… » mais simplement:  »… le jour de Ben Barek » ! Et tout le monde comprend. »

Parmi les spectateurs, ce 9 décembre 1945, se trouve Gaston Barreau, le sélectionneur de l’équipe de France, venu voir à l’oeuvre Ben Barek mais aussi, certainement, d’autres futurs internationaux. Quelques mois plus tard, débutera en sélection le rude défenseur André Grillon. Sur cette photo tirée du Courrier Picard, on voit celui qui, 25 ans plus tard, sera un des entraîneurs majeurs de l’Amiens S.C.

Louis Galland à l'assaut du but de Marcel Domingo. A droite, le futur entraîneur d'Amiens, André Grillon. En médaillon, Gaston Barreau et son célèbre béret.

Louis Galland à l’assaut du but de Marcel Domingo. A droite, le futur entraîneur d’Amiens, André Grillon. En médaillon, Gaston Barreau et son célèbre béret.

Et puisque Gaston Barreau est présent, ce jour-là, au stade Moulonguet, j’ose imaginer qu’il aura revu Marcel Braun, mon grand-père, à qui il avait tant appris un quart de siècle plus tôt, lorsque les deux hommes s’étaient connus au F.E.C.Levallois ! D’autant que, ce jour de décembre 1945, mon père, Jack, alors âgé de 17 ans, a joué en lever de rideau avec l’équipe réserve, en championnat du Nord, contre Auberchicourt…

  • L’EQUIPE D’AMIENS CONTRE LE STADE FRANCAIS: Capart  — Albanesi, Cardon, Bican — Illiet, Meneut — Uchart, Van Hecke, Galland, Visignol, Haroux.

Didier Braun

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Un commentaire pour En 1945, Ben Barek marque au stade Moulonguet

  1. delavenne thierry dit :

    merci mr Braun c est toujours avec plaisir de lire vos articles

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