Quel footballeur était Marcel Braun ?

Evidemment, je n’ai pas vu jouer mon grand-père, Marcel Braun. Grâce à quelques souvenirs et aux commentaires des journaux, j’ai pu esquisser ce portrait du footballeur qu’il fut.

Enfant, dans la cour de la maison de la rue Camille-Desmoulins ou sur la plage de Berck, il m’est arrivé souvent d’échanger des passes avec mon grand-père, Marcel Braun. Il mettait dans chaque geste beaucoup de sérieux et d’application.  Lorsqu’il me faisait une passe de l’intérieur du pied grand ouvert, mon grand-père insistait systématiquement sur ce principe qu’il tenait de ses débuts de footballeur parisien: « Au sol, le ballon, toujours au sol, comme disait M. Barreau. »

Il avait appris l’essentiel de la technique et les principes du jeu collectif à Levallois, avec pour maître Gaston Barreau, international de football avant la Première Guerre mondiale et futur sélectionneur au long cours (et recordman de longévité à ce poste) de l’équipe France. Ces principes resteront ancrés en lui jusqu’à la fin de ses jours.

Le premier texte que j’ai lu sur le jeu de mon grand-père remonte à la lecture du premier ouvrage paru sur le sujet du Football en Picardie, édité en 1948:

« Un journaliste de 1924 analysant le jeu de Braun en mettait en valeur le caractère  »fulgurant » (on dirait aujourd’hui  »atomique »). C’est, selon nous, faire injure à Braun de mettre uniquement l’accent sur l’aspect physique de son jeu. Que Braun ait été un joueur volontaire, rageur même, qu’il ait eu  »de la rate », comme on dit en jargon sportif, aucun de ceux qui l’applaudirent ne le contestera. Mais c’était là une qualité complémentaire de ses talents de joueur. Car, ce qui le caractérisait surtout c’était le  »style ». Formé à Levallois, au club de Gaston Barreau, Braun y avait acquis la pureté des gestes: jeu au sol, balles bien frappées, passes au cordeau, clairvoyance aiguë. »

Ces lignes me paraissent résumer  ce que j’ai lu, dans les commentaires à chaud des journaux de l’époque. Voyons quels rôles a tenus mon grand-père sur le terrain.

  • Demi-centre, son poste de prédilection

On dirait aujourd’hui qu’il fut essentiellement un milieu de terrain. L’expression n’était pas utilisée à l’époque. On parlait de la ligne des demis. Dans l’organisation de jeu en vigueur dans les années 1920-1930, le demi-centre était le stratège de l’équipe. Dans un système dont on dirait aujourd’hui qu’il pratiquait la  »zone », ce demi-centre négligeait passablement les tâches défensives. Il pratiquait ce qu’on pourrait appeler un replacement intelligent pour mieux se consacrer à l’orientation offensive du jeu de l’équipe. Il avait pour adjoints dans ce secteur les  »demis ailes ». Un peu à l’image des joueurs de couloirs du football actuel, ceux-ci cumulaient une tâche défensive (de surveillance des ailiers adverses) et le soutien du demi-centre et des attaquants dans le domaine offensif.

Pendant près de dix ans, la presse picarde a insisté sur la qualité de ce secteur de jeu dans les équipes d’Amiens, avec plusieurs trios successifs: Bernard-Braun-Thédié, puis Braun-Sheldon-Thédié, ensuite Braun-Delmer-Riu. Marcel Braun y tint aussi bien le poste majeur de demi-centre (son poste de prédilection, rappellent souvent les journaux) que celui, plus obscur et exigeant, de demi-aile. Mais il joua aussi comme inter, un rôle plus offensif, situé en soutien de l’avant-centre. C’est à ce poste qu’il disputa les demi-finales de Coupe de France en 1930, contre Le Racing Club de France.

Marcel Braun au poste d'inter droit en demi-finale de Coupe de France 1930 contre le Racing Club de France.

Marcel Braun au poste d’inter droit en demi-finale de Coupe de France 1930 contre le Racing Club de France.

Quelles sont les qualités que la presse souligne lorsqu’elle commente le jeu de Marcel Braun ? Son caractère « volontaire », évoqué dans la citation ci-dessus ? Certes. Après un match contre Cette en 1924, le journal spécialisé amiénois L’Athlète écrit: « Braun fut ardent comme à l’ordinaire. » A son propos, les mots  »courage »,  »tenace »,  »mordant » ,  »volontaire », « ardent » reviennent fréquemment.

  • « Mauvaise tête »

Il est vraisemblable que sa volonté de gagner, son intransigeance morale s’appuyant sur une bonne dose d’orgueil l’ont amené parfois à dépasser les bornes. Comme disait ma grand-mère, il n’avait pas très bon caractère. Il m’avait raconté qu’à l’issue d’un match sans doute médiocre et perdu, comme un spectateur l’avait invectivé en lui demandant s’il avait « mangé des nouilles », il avait cherché à franchir la main courante pour laver l’affront à sa manière. Il m’avait aussi raconté cette anecdote qu’à ce jour, je n’ai jamais pu vérifier, ni même dater. Pré-sélectionné pour un match de l’équipe de France, Marcel s’était rendu compte lors de la rencontre précédente d’Amiens, qu’un de ses coéquipiers, lui aussi sélectionné, avait tendance à s’économiser dans la perspective du rendez-vous international. Aussi le fier Marcel, qui connaissait sa première convocation internationale, avait voulu montrer que lui pensait à son club avant tout. Résultat, il avait  »sur-joué », s’était blessé au genou et n’avait plus jamais été sélectionné… J’ignore si c’est vrai, mais cela lui ressemblait assez.

Au mois de mai 1927, l’A.A.C. participe au premier championnat de France organisé par la F.F.F. Sans doute blessé lors de la fin de saison, le grand-père a manqué le premier match de cette poule au stade de la rue Louis-Thuillier, contre le C.A.Paris (1-1). Il est rentré à Bordeaux pour la rencontre contre la Bastidienne (1-3) et revient sous les yeux du public amiénois lors du match contre Rouen (3-0). Le commentaire paru dans Le Journal d’Amiens est explicite:

« Braun fit une bonne rentrée: sa compréhension du jeu est toujours aussi bonne  et sa  »mauvaise tête » est largement tempérée par sa science innée du football. »

Cabochard et batailleur, il l’était donc sur le terrain. Le 16 septembre 1928, Amiens bat Bully-les-Mines 3-0 en championnat. Le Progrès de la Somme écrit:

« Braun, comme demi droit, fut le Braun excellent que nous connaissons, s’évertuant toujours à glisser convenablement la balle à ses avants sans éprouver le besoin de la botter. Mais pourquoi a-t-il donc de temps à autre, vis-à-vis de ses adversaires, quelques accès de mauvaise humeur ? Par deux fois, hier, il commit des fautes de caractère qu’il lui est facile – s’il le veut de se corriger, n’est-ce pas, Braun ? »

Avec les années, Marcel  ne se radoucit pas. En extrême fin de carrière, lors d’un match contre le Stade Amiénois, le vieux rival local où il avait joué dix ans plus tôt, il passa toute la rencontre à se chamailler rudement avec son vieux copain Maurice Thédié, qui avait changé de club quelque temps plus tôt ! Le Progrès du 7 mars 1932 fit un compte rendu désolé de ce « vilain » spectacle donné par les deux vieux camarades.

  • Une certaine science de la passe juste

Mais heureusement, pour suivre le conseil du vieux livre cité au début, revenons aux qualités techniques du joueur. Dès son arrivée à Amiens, en 1921, sous le maillot rouge et blanc du Stade Amiénois, sa « science » est mise en exergue. Dans Stading, le journal du club, en date du 19 novembre 1921, il est espéré que la méthode de jeu qu’il a apportée de Levallois sera profitable:

« que les avants et les demis tâchent de comprendre et de pratiquer le jeu que veut leur faire jouer notre sympathique Braun, avec la méthode  »dans le trou ». Nous devons faire beaucoup mieux quand nous l’aurons compris et jouerons pour l’équipe, et non dans l’idée de marquer chacun son but. »

Science et conscience vont de pair. En octobre 1929, après un match contre l’A.S.Strasbourg (3-1), Le Progrès écrit qu’il « fit de façon consciencieuse et sans bruit sa bonne partie habituelle. »

Souvent, c’est son jeu de passes qui est mis en avant: « excellente distribution du jeu« , écrit Picardie Sports en septembre 1922 (Amiens-Calais: 1-1). Pour le Journal d’Amiens du 20 novembre 1922 (Amiens-Abbeville, 2-0), « Braun, distributeur intelligent et perspicace, fut un des meilleurs hommes de l’équipe, sinon le meilleur ». Au début de la saison suivante, le même journal, passant en revue l’effectif, loue « son service aux avants, sa science du jeu ».

Lorsque l’Amiens A.C. a éliminé Marseille en 1928 (3-2) en Coupe de France, le grand journaliste et technicien Gabriel Hanot a écrit dans le Miroir des Sports:

« Il serait injuste de négliger le travail ordonné de la ligne de demis, de Braun surtout, qui fournit au centre un labeur tranquille, peu brillant, mais utile. »

On imagine donc que mon grand-père a été un de ces excellents « ouvriers du football », si utiles à leur équipe. Souvent cité parmi les meilleurs joueurs d’Amiens, il a été plusieurs fois sélectionné en équipe du Nord.  A la fin du mois de novembre 1925, la Ligue du Nord organise à Roubaix un match de pré-sélection avant la grande interligues qui, le 13 décembre, doit opposer le Nord à la sélection de Paris. 5 joueurs d’Amiens font partie des « probables » (Wallet, Braun et Thédié) et des « possibles » (Viseur et Macquart). Le Journal de Roubaix juge ainsi la performance du grand-père: « un des meilleurs demis sur le terrain; joueur fin et très actif. »

Le quotidien L’Auto a dépêché un envoyé spécial, Louis Gautier-Chaumet, très introduit dans les milieux fédéraux. Ses écrits pour le quotidien sportif, ancêtre de L’Equipe, ont un certain poids. Or il estime avoir vu à Roubaix « deux candidats sérieux pour l’équipe de France », le Roubaisien Depoers et l’Amiénois Braun. Il écrit:

« Braun, le demi-droit de l’Amiens A.C. a, en dépit de circonstances défavorables, fait le meilleur match de sa carrière. Il se soumet à un entraînement minutieux et il en récolte les fruits. Les sélectionneurs fédéraux nous doivent d’envisager son entrée dans l’équipe tricolore. »

En décembre 1925, il n’y a pas de match international en vue. En revanche, Marcel est bien sélectionné dans l’équipe du Nord (en compagnie de ses coéquipiers d’Amiens Urbain Wallet et Maurice Thédié) qui, le 13 décembre, bat la sélection de Paris (3-0), pour la première fois depuis la Guerre. Le matin du match, le grand-père a même droit à sa photo à la une du Journal de Roubaix. A l’issue de la rencontre, Gautier-Chaumet, de nouveau présent, écrit dans L’Auto:

« Les progrès des joueurs nordistes sont indéniables. Je me plais à les signaler depuis quelques mois et je suis heureux de leur victoire bien méritée. Il est certain qu’ils fourniront un sérieux contingent pour l’équipe nationale. Wallet, Braun, Vanco, Thédié, Depoers et Leveugle sont, en effet, mieux que des possibles ».

Comme Depoers, et à la différence des autres joueurs cités, Marcel Braun ne sera jamais appelé. Un peu de malchance (l’histoire de sa blessure précédant une sélection) ? Peut-être. La concurrence, à son poste, de joueurs cotés comme François Hugues, Marcel Domergue, Alexandre Villaplane ? Certainement.

Mais aussi, certaines lacunes qui ne lui ont sans doute pas permis d’accéder au plus haut niveau. Le grand-père que j’ai connu était plutôt d’un naturel inquiet, voire pessimiste, et très renfermé. Cela a pu le desservir, surtout au moment de quitter son milieu familier. Il n’avait pas non plus un caractère à aller spontanément vers les autres, en particulier vers les dirigeants et les journalistes. Or, il arrive que cela aide.

  • Trop petit pour le plus haut niveau ?

Enfin – surtout ? – il avait un certain handicap sur le plan athlétique. Ce poids léger mesurait à peine plus de 1,60m, une petitesse à relativiser cependant, quand on sait que la taille moyenne des Français, au moment de la conscription, était d’environ 1,66m. Les photos en pied des équipes d’Amiens (voir ci-dessous) ne le montrent pas « anormalement » petit, par rapport à ses coéquipiers.

L'Amiens A.C. en 1924, de g. à dr.: Aerts, Thompsn, Braun, Thédié, Fauconnier, Lagache, Trudon, Capronnier, Barbare, H.Michel, Wallet, Courbot.

L’Amiens A.C. en 1924, de g. à dr.: Aerts, Thompsn, Braun, Thédié, Fauconnier, Lagache, Trudon, Capronnier, Barbare, H.Michel, Wallet, Courbot.

Cependant, cette petite taille est à plusieurs reprises considérée comme un handicap. Après une défaite d’Amiens contre Tourcoing, en octobre 1924 (0-3), la revue L’Athlète note que « Braun est un demi-aile frêle ». En mai 1929, au lendemain d’une rencontre entre une sélection Picardie-Artois et l’équipe amateur de Hongrie (0-3), Le Progrès de la Somme juge ainsi sa performance:

« Braun fit montre de tout son courage et de sa science habituels, mais comme le jeu était très aérien, il ne pouvait songer à briller, étant donné sa petite taille. »

On retrouve ici, en quelques mots, le footballeur que fut mon grand-père: courage, technique et jeu à ras de terre. Des décennies plus tard, quand je débutais dans le métier de journaliste, j’ai rencontré de grands anciens de la profession qui l’avaient vu jouer: Jean Eskenazi, Jacques de Ryswick ou Roger Bastide, qui m’avait impressionné le jour où il n’avait cité par cœur l’équipe d’Amiens de 1930 ! D’anciens joueurs aussi, qui avaient été ses adversaires dans les grands matches du Nord ou partenaires en sélection du Nord, comme le Roubaisien Raymond Dubly. Aucun d’entre eux n’avait oublié le valeureux petit joueur qu’avait été Marcel Braun.

Didier Braun

 

 

 

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