Williams, un Anglais pro trop tôt

A l’été 1929, l’Amiens A.C. engage un footballeur anglais, Williams. Au bout de quelques semaines, il faut s’en séparer: il avait été professionnel en Angleterre et n’avait pas le droit de jouer en France.Dans les années 1920-1930, le recrutement des footballeurs étrangers se fait sans tapage. Dans l’édition du 1er juillet 1929 du Journal d’Amiens, on lit ce simple écho:

L’annonce ne pourrait être plus discrète. On apprend le nom de l’un d’eux, un mois plus tard (Le Journal d’Amiens du 5 août), quand le nom de Williams apparaît dans une liste des joueurs d’Amiens qui ont remporté un tournoi de sixte à Saint-Quentin. On n’en sait pas plus.

Dans le même journal, le 19 août, le journaliste Jean-Louis livre ses premières impressions au sujet de l’équipe amiénoise et passe en revue l’effectif qui a repris l’entraînement. Il est très élogieux au sujet de Williams:

« Williams, joueur anglais qui fait preuve à l’entraînement de remarquables qualités de footballeur. »

Le journaliste assure « qu’il fera un excellent inter ». Il ajoute que « Williams et Liberati forment ensemble une aile droite effective et de toute première force et qui ne doit pas avoir sa pareille dans le Nord. »

Au sujet de l’autre joueur britannique engagé, dont on découvre le nom, il écrit:

« Hodgkinson occupera le poste de demi-centre; l’excellente impression qu’il a faite à l’entraînement incite à lui confier ce poste très difficile. L’homme est grand, bien planté, le shoot est très bon, la passe est précise; les quelques parties d’entraînement que je lui ai vu effectuer ne me suffisent pas encore pour être édifié entièrement sur sa valeur« .

Le 25 août et le 1er septembre, les deux joueurs britanniques font partie de l’équipe d’Amiens qui bat l’U.S.Suisse (8-5) puis le Stade Roubaisien (3-2) lors de deux matches de préparation. Williams est l’auteur d’un des 3 buts amiénois dans la deuxième rencontre.

A l’issue de match, les impressions se précisent. Dans le Progrès de la Somme, on lit:

« Williams, par ses feintes, ses crochets, sa science du jeu, souleva à plusieurs reprises les applaudissements de la foule. (…) Quant à Hutchingsons (NDLR: notez l’orthographe différente) il ne semble pas le grand centre demi annoncé. »

La saison officielle débute le 8 septembre. Pour le premier match de championnat du Nord, Amiens reçoit Lens et l’emporte 4-2. Le demi-centre anglais a disparu de l’équipe. C’est Marcel Braun qui occupe le poste. En revanche, Williams est bien présent.

La semaine suivante, Amiens confirme ses ambitions, en tenant tête au Red Star (2-2), en match amical. Nul doute que l’équipe picarde sera une des meilleures équipes françaises de la saison, dans la composition suivante:

Michel — Wallet, Lapierre — Riu, Braun, Topp — Liberati, Williams, Nicolas, Delmer, Taisne.

Williams apparaît encore au sein de l’attaque d’Amiens, à Lille (défaite: 0-2), le 22 septembre. Mais, le 29 septembre, à Dunkerque (victoire d’Amiens: 4-1), Amiens a été  « privé au dernier moment » de l’Anglais, comme le note le Progrès.

Les lecteurs du Journal d’Amiens ont pu entrevoir la raison de cette absence en lisant, dans l’édition du 23 septembre:

Le Journal d'Amiens, 23 septembre 1929

Le Journal d’Amiens, 23 septembre 1929

En dépit des dénégations du joueur, la Ligue du Nord tranche, suspend Williams et donne match perdu à Amiens (avant de donner le match à rejouer, ce qui sera fait… 7 mois plus tard, le 4 mai 1930, où Amiens l’emportera 6-0).

Le Journal d'Amiens, 30 septembre 1929.

Le Journal d’Amiens, 30 septembre 1929.

Rappelons qu’en 1930, le professionnalisme n’est pas encore officialisé en France. Un club ne peut pas engager un joueur qui a été professionnel dans un autre pays. L’attitude des instances fédérales françaises est alors schizophrénique. De nombreux dirigeants militent en son sein pour une reconnaissance du fait professionnel. Personne n’ignore que, dans des sports comme le football ou le rugby, un certain nombre de champions ne sont plus de « purs » amateurs. Depuis le début des années 1920, les entorses aux règles de l’amateurisme se sont multipliées. Mais tant qu’un statut de joueur professionnel n’est pas reconnu, la F.F.F.A. et ses Ligues régionales doivent se conformer à des règles d’amateurisme pourtant bafouées de plus en plus ouvertement.

Comme Le Journal d’Amiens l’annonce, Williams repart en Angleterre, et avec lui Hodgkinson qui ne s’est pas imposé dans l’équipe. Le prénom des deux joueurs n’est jamais précisé dans les articles que j’ai consultés. Une recherche sur Internet me permet de penser que le joueur sanctionné est Horace F. Williams, un Gallois qui a effectivement été professionnel en Grande-Bretagne. Une fiche Wikipedia existe au sujet de ce joueur. Amiens y est cité, sans précision de date, parmi les clubs où il a joué. Le site du club écossais Dundee United lui consacre également quelques lignes et une photo, que voici.

Horace Williams, sous le maillot de Dundee United

Horace Williams, sous le maillot de Dundee United

Dans le Dictionnaire des footballeurs étrangers du championnat professionnel français (1932-1997), publié en 1998, l’historien Marc Barreaud désigne (page 42) Horace Williams comme joueur de Saint-Etienne en 1933-34 et mentionne Amiens. Dans l’almanach du football, saison 1933-34, édité par l’hebdomadaire Football, le nom de Williams figure dans l’effectif stéphanois. Mon ami Philippe Gastal, qui dirige le remarquable musée des Verts, m’a précisé que ce joueur n’a jamais joué de match officiel à Saint-Etienne. Dans l’encyclopédie de Gilles Gauthey, éditée au début des années 1960 et dont il faut parfois se méfier des informations qu’elle contient, le nom de Williams (sans précision de prénom) est cité à Saint-Etienne en 1933-34 et à Calais en 1937-38. Mais ce sont deux joueurs différents, celui de Calais se prénommant Llewellyn.

Horace Williams fait donc partie de ces footballeurs étrangers venus tenter leur chance en France, mais qui n’y ont fait que passer, pendant quelques semaines. Dommage: à Amiens, il avait déjà eu le temps de faire apprécier son talent. Je crois me souvenir avoir entendu mon grand-père citer son nom, lorsqu’il évoquait (rarement) ses souvenirs de footballeur.

Didier Braun

 

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