Bons baisers de Cette

Dans un vieux coffret en bois, je conserve précieusement de nombreuses cartes postales, souvenirs de mes grands-parents. L’une d’elles illustre les déplacements des footballeurs, dans les années 1920.

"Bons baisers de Cette"

« Bons baisers de Cette »

L’image montre une vue générale de la ville de Cette, prise depuis le mont Saint-Clair. Le cachet de la poste ne permet pas de lire la date de l’envoi. Mais l’orthographe du nom de la ville, Cette, que l’on voit sur l’image et qu’on lit également dans le texte au verso, fait apparaître que l’envoi date d’avant 1927, l’année où le nom de la commune s’est écrit de la manière que l’on connaît désormais: Sète.

La carte est envoyée par mon grand-père, Marcel Braun, à sa future épouse. Elle est intéressante parce qu’elle illustre bien la nature des déplacements des équipes de football à l’époque où les championnats se déroulaient encore au niveau des Ligues régionales et où seule la Coupe de France permettait des confrontations officielles sur le plan national.

  • Bon voyage, mais un peu long !

Mon grand-père écrit:

« Arrivés très bien. Ai fait un bon voyage mais un peu long. Il fait un temps admirable. Nous rentrons à Amiens lundi dans la nuit, ou peut-être resterons-nous à Paris lundi soir, et rentrée mardi. Bons baisers de Cette. »

D’après mes relevés des matches, la seule fois où l’Amiens A.C. a joué à Sète (ou Cette), dans les années 1920, c’est le 17 septembre 1922 (victoire de Cette, 4-1), dans un match amical qui précède la reprise du championnat du Nord, dans lequel le club picard vient d’accéder à la division d’honneur (groupe B). Il paraissait déjà très osé d’accepter un tel déplacement pour un match amical. Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire des chemins de fer français, mais j’imagine qu’aller d’Amiens à Sète, en changeant de train et de gare, au moins à Paris, demandait près d’une journée. Je comprends que le grand-père ait trouvé le voyage « un peu long« .

Un tel voyage nécessite également une grande disponibilité professionnelle ou certains moyens financiers personnels. Le match a lieu le dimanche après-midi. Cela suppose que l’équipe d’Amiens a pris le train gare du Nord dans la journée de samedi. A-t-elle pris un train de nuit, depuis Paris ? L’histoire ne le dit pas.

Le retour est prévu dans la nuit du lundi, voire dans la matinée du mardi. Or, nous sommes encore à l’époque où le professionnalisme n’est pas autorisé en France (il le sera en 1932). Tous les joueurs d’Amiens ne sont pas à leur compte ni ne vivent de leurs rentes. Mon grand-père est ouvrier, et n’a évidemment pas les moyens de prendre deux jours de congé pour aller disputer un match de football à l’autre bout de la France. Mais il travaille aux usines Matifas. Les frères Paul et René Matifas, qui dirigent, route de Rouen, une entreprise de fabrication de lits médicalisés, figurent parmi les principaux mécènes qui aident financièrement l’Amiens A.C. Ce sont eux qui mènent dans ces années 1920, une très forte politique de recrutement de footballeurs. Ils accordent donc à certains joueurs, qui sont aussi leurs employés, des facilités pour leur permettre de pratiquer leur sport à ce haut niveau.

Les années 1920 marquent un développement important de ce qu’on appelle alors l’amateurisme marron, dans plusieurs sports en vogue – football mais aussi rugby, prélude à l’officialisation du professionnalisme, dix ans plus tard.

Sur un plan strictement sportif, il est facile de comprendre que la difficulté de tels déplacements rendait très appréciable le fait de jouer à domicile. L’avantage du terrain n’était pas un vain mot.

Didier Braun

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