Méfions-nous des vieux journaux

La recherche d’informations anciennes dans le domaine du sport conduit l’enquêteur à plonger dans les journaux de l’époque. Une source pas toujours fiable, à manier avec précaution.

Etudiant en Histoire, puis journaliste, j’ai été très souvent confronté au problème des sources dans le domaine du sport. Celles-ci sont peu nombreuses et disparates. Elles consistent principalement en deux types de documents: la presse et les témoignages des acteurs. Hélas, ni les uns ni l’autre ne sont d’une grande fiabilité.

Journaliste, j’ai souvent interrogé d’anciens champions au sujet d’événements auxquels ils avaient participé. Plus d’une fois, il m’est arrivé de constater que leurs témoignages contenaient de nombreuses contre-vérités. Le temps avait fait son œuvre. J’ai le souvenir de ce grand footballeur (un des plus célèbres en France) m’affirmant qu’il avait assisté à un match, disputé à Londres, qui avait marqué l’histoire de ce sport (Angleterre-Hongrie de 1953). Vérification faite, il ne pouvait être présent: souffrant d’une angine, il avait dû déclarer forfait pour un match de l’équipe de France… à Paris et était reparti dans sa ville se faire soigner !

Quant à la presse, plus on cherche à reconstituer précisément des événements anciens et moins elle est fiable. J’ai passé énormément de temps à tenter de réaliser des statistiques sur le football et j’en suis venu à considérer que la plupart d’entre elles – notamment avant les années 1950 – sont à manier avec des pincettes. D’ailleurs, celles que l’on trouve aujourd’hui sur Internet sont assez souvent contredites d’un site à l’autre. Tenir à jour la comptabilité sur le football contemporain est infiniment plus facile, tant les sources sont multiples, la vérification pouvant être aisément faite grâce aux nombreuses images existantes. Mais que dire de matches anciens, en des temps où la télévision n’existait pas, où les joueurs ne portaient pas de numéro sur leur maillot, et où les journalistes d’Amiens, de Paris ou de Marseille, avaient peu de moyens de connaître et de reconnaître les joueurs d’équipes qu’ils ne voyaient à l’œuvre qu’exceptionnellement.

Depuis que je cherche de la documentation sur le football à Amiens à l’époque de mon père et de mon grand-père, je suis sans cesse confronté à ce problème de source. A plusieurs reprises, lors d’articles précédents, j’ai souligné la divergence d’informations entre des journaux relatant un même match. L’exemple le plus fréquent est la difficile identification d’un buteur. Si en plus le compte rendu est effectué par un correspondant local connaissant peu les joueurs visiteurs, il n’est pas rare que les joueurs ne soient identifiés que par leur poste sur le terrain. Mais comme la composition de l’équipe n’est pas précisée, allez vous y retrouver.

Dans ma quête sur l’A.A.C., l’écueil est fréquent. Les comptes rendus peuvent ne pas contenir les noms des onze joueurs et les compositions des équipes ne sont pas indiquées de manière systématique. Comme les articles de Jean-Louis dans Le Progrès de la Somme, plus tard de Michel Garrou ou de Michel Gest dans Le Courrier Picard après la Guerre ne brillent pas toujours par leur précision, on ne peut pas tirer de leur lecture beaucoup de certitude. Du coup, je me demande à partir de quelles sources ont pu être réalisées des statistiques sur les joueurs de l’Amiens A.C. depuis 1952, parues dans une plaquette du club en 1976…

  • Dinouart, l’oublié de la demi-finale de 1930

Les grands journalistes parisiens de l’avant-Guerre ne sont forcément plus précis que leurs confrères picards. Les articles du célèbre Lucien Gamblin dans L’Auto sont à consulter avec précaution. D’anciens confrères qui l’ont connu m’ont dit que cet ancien capitaine de l’équipe de France n’était pas du genre à aller vérifier la composition des équipes dans les vestiaires avant les matches; son flair d’ancien champion devait lui suffire !

Son collègue Marcel Rossini, dans l’hebdomadaire Match L’intran, n’était pas plus exempt de tout reproche. J’ai un exemple précis d’un match important dans lequel il s’est trompé de nom. Lors de la seconde manche de la demi-finale de Coupe de France 1930 entre le R.C.France et l’Amiens A.C., il fait jouer Roland Balavoine, en se basant peut-être sur la composition du match qu’a donnée L’Auto, la veille. Or, Balavoine n’a pas joué ce match. J’en ai la preuve irréfutable: je possède la photo de l’équipe amiénoise, prise sur le terrain de Colombes quelques instants avant la rencontre (voir ci-dessous). Balavoine a été remplacé par Dinouart.

L'attaque d'Amiens à Colombes, le 19 avril 1930: Liberati, Dinouart, Nicolas, Braun, Taisne. Mais pas de Balavoine...

L’attaque d’Amiens à Colombes, le 19 avril 1930: Liberati, Dinouart, Nicolas, Braun, Taisne. Mais pas de Balavoine…

Certes, ce n’est pas très grave. Sauf qu’une erreur minime comme celle-là se retrouve, des dizaines d’années plus tard, quand des « historiens » du football la répercutent dans des ouvrages qui font référence. Ainsi l’ouvrage « La Coupe de France de football », publié par la Fédération française de football en 1993, reprend cette erreur de 1930. Et fatalement, à l’ère d’Internet, l’erreur est démultipliée et devient la vérité vraie (wikipedia, y compris, dans son article sur la Coupe de France 1930). Tant pis pour Dinouart !

Alors, que faire ? Peu de solutions, si ce n’est confronter les témoignages différents d’un même événement (notamment les journaux locaux des régions concernées par le match) pour essayer de dénicher la vérité la plus… vraisemblable.

  • Tous les Braun ne sont pas cousins !

Autre exemple d’erreur, qui m’a beaucoup fait rire quand je l’ai découverte. Nous sommes en 1946. Jack Braun fait partie des jeunes espoirs du football nordiste. Un article de la revue Artois Sports lui est consacré. On y lit ceci:

« les Braun sont cousins. En effet, le dernier demi-centre de l’équipe de France, Braun, celui qui joue à Metz, a des parents: un oncle et un cousin qui demeurent à Amiens. Comme lui, ils ont joué tous deux au football. »

L’article est titré: « Jean Braun de l’Amiens A.C. »

Le Jean Braun en question se prénomme Jack. Quant à l’international nommé Braun, il s’agit de Gaby Braun, qui a fait une belle carrière professionnelle au Red Star, à Metz, Strasbourg et Besançon. Il n’a aucun lien de parenté avec mon père et mon grand-père. Gaby Braun était né en 1921 à Montigny-lès-Metz, mon père est né à Amiens, mon grand-père à Paris et les racines de la famille se situent en Alsace, avant 1870, dans des villages proches de Wissembourg.

Il n’empêche que des années plus tard, on a souvent confondu les deux Braun (bah ! Gaby, Jacky, on peut s’y tromper…). Des interlocuteurs pensaient me faire plaisir en me disant: « ah oui ! ton père… je l’ai souvent vu jouer avec le Red Star » et je me faisais un plaisir de leur répondre: « sauf que mon père n’a jamais joué au Red Star ». Les deux Braun se sont rencontrés lors de plusieurs matches Amiens-Besançon, aux alentours de 1950. Dans une fiche technique d’un match de décembre 1950, France-Football précise que le Braun de Besançon se prénomme G. (comme Gaby, très bien) et que celui d’Amiens s’appelle F. Comme Faux, sans doute…

Didier Braun

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Un commentaire pour Méfions-nous des vieux journaux

  1. Herouard Nicolas dit :

    Je me suis régalé avec cet article merci encore!!

    J'aime

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