Voyages en Pays minier

Enfant, j’ai souvent accompagné l’équipe d’Amiens dans ses déplacements. Avant de rejoindre le championnat de France amateurs en 1957, ces voyages en car prenaient régulièrement la route du nord, en direction surtout du bassin minier. Ces « excursions » sont restées très précises dans mes souvenirs d’enfant.

Les deux premières saisons après l’abandon du professionnalisme, en 1952, l’équipe amiénoise jouait en Promotion d’honneur. Ses déplacements en terre minière prenaient la direction de Fouquières, Calonne, Sains, Labeuvrière, Billy-Montigny, Drocourt… J’étais trop petit pour avoir connu ces lieux.

Puis, après l’accession à la division d’honneur, en 1954, on alla vers Bully-les-Mines, Bruay, Béthune, Oignies, Avion, Liévin ou, plus vers le nord-est, Denain, Auberchicourt, Quiévrechain. Les Amiénois, dont on vantait le style de jeu plutôt technique, redoutaient ces matches sur les terrains de rudes adversaires, connus pour leur jeu viril. Parvenu en CFA, Amiens ajouta à ces destinations en « Pays Noir » Auchel et Lens.

Toutes ces équipes, souvent financées par les Houillères, avaient dans leurs rangs de très bons joueurs. Beaucoup d’entre eux portaient des noms polonais: leurs parents étaient venus dans le nord de la France, après la Première Guerre mondiale, pour reconstruire les mines détruites en 1914-1918. Ces souvenirs et ces noms, lus dans les journaux ou entendus prononcés par les joueurs d’Amiens, m’ont si durablement imprégné que, devenu journaliste, j’ai plusieurs fois évoqué l’importance de l’émigration polonaise dans le football français: dans les années 1950-60, plus de 10% des joueurs professionnels en France étaient d’origine polonaise. Ils venaient, pour la plupart, des régions de mines (Nord-Pas-de-Calais, Lorraine, bassins du Massif Central).

En ces temps où les centres de formation n’existaient pas dans les clubs pros, ces clubs amateurs étaient les lieux de formation des futurs joueurs . On les appelait d’ailleurs les clubs « pépinières ». Il n’était donc pas rare de voir jouer de futurs pros, mais aussi d’anciens joueurs de renom: Siklo  à Hénin-Liétard, Clément et Mellul à Liévin, Vuye et Roszak à Denain, Flak (Simon, le père d’Hervé) à Noeux-les-Mines, Fruchart, Kosso à Auchel, Desprez, Hermant à Béthune. Des années 1930 aux années 1960, le pays minier fut un formidable réservoir de grands joueurs, à commencer par le plus grand de l’époque: Raymond Kopa, de Noeux-les-Mines.

Enfant, la première chose qui m’impressionnait, c’était la route nous conduisant vers la plaine d’Artois. Les autoroutes n’existaient pas. Nous empruntions la route traditionnelle de la course Paris-Roubaix. D’Amiens, nous montions sur Doullens, puis Arras. Après Arras, je guettais toujours un certain passage où nous allions plonger sur la plaine du pays minier. Soudain, nous apercevions des centaines de monts sombres, des centaines d’usines, un long ruban de cités aux maisons alignées, regroupées au pied des puits. Cette chaîne de terrils a si profondément marqué l’enfant que j’étais que, aujourd’hui encore, lorsque je traverse la région, j’ai toujours un pincement au cœur en passant au pied des derniers vestiges de cette époque des Mines, ou en lisant les panneaux annonçant les sorties d’autoroutes vers Douai, Courrières, Billy-Montigny, Carvin ou Oignies.

La chaîne des terrils, les montagnes de mon enfance

Nous arrivions ensuite au stade, lequel était souvent proche des terrils. J’ai le souvenir de stades nichés dans des environnements souvent verdoyants, aux allées arborées, qui tranchaient avec la sévérité du décor industriel environnant.

Mon père s’est longtemps souvenu également de l’ambiance régnant autour du stade. L’atmosphère était passionnée. Elle était assurée par les supporters, souvent des mineurs tout juste remontés du fond. Mon père gardait le souvenir de visages aux yeux comme fardés par les traits charbonneux qui ne partaient pas à la douche.

  • Sous les yeux de Charles Humez, à Hénin-Liétard

Je me souviens très bien être allé à Avion, à Bully, à Bruay – un vélodrome, à Béthune. Mais le souvenir le plus précis est un match de Coupe de France à Hénin-Liétard qui jouait en jaune et noir (je n’oubliais jamais les couleurs des maillots !). J’ai particulièrement retenu ce match pour deux raisons: d’abord, parce que l’A.A.C., invaincu depuis le début de la saison en C.F.A., fut éliminé 2-1, ce 12 octobre 1958, par Hénin, qui jouait en division d’honneur. Mais je ne suis pas certain que ce soit la raison principale pour laquelle je me souviens de cette visite. Pour moi, l’événement majeur, ce fut le coup d’envoi donné par le grand boxeur Charles Humez à qui mon père, en tant que capitaine d’Amiens, avait eu l’honneur de présenter tous ses camarades.

12 octobre 1958, le grand Charles Humez donne le coup d'envoi du match Hénin-Liétard-Amiens. Au second plan, mon père.

12 octobre 1958, le grand Charles Humez donne le coup d’envoi du match Hénin-Liétard-Amiens. Au second plan, mon père.

Une semaine avant le match de Coupe de France, Humez avait perdu son titre de champion d’Europe des poids moyens, face à l’Allemand Gustav Scholz, à Berlin. Cela avait été le dernier combat de sa grande carrière. Le jour du match d’Amiens, il portait encore un pansement au-dessus de l’arcade sourcilière. J’avais 7 ans, mais j’étais passionné par tous les sports populaires dans le nord: le football bien sûr, mais aussi la boxe, l’athlétisme (avec nos champions nordistes Michel Jazy et Michel Bernard, ou le lanceur de javelot amiénois Michel Macquet), le cyclisme (Stablinski, Everaert, Delberghe, les Picards Pardoen, Quennehen, Lefèbvre, qu’on aimait tant approcher au tour de Picardie, n’est-ce pas, Lionel Herbet ?). Alors, voir Charles Humez « en vrai », cela m’avait impressionné.

Après les matches, venait le moment du retour. Les souvenirs du retour sont nocturnes. Il y avait souvent une halte dans un bistro ou une guinguette, sur le bord de la route. Les joueurs devaient commenter le match. Le souvenir que j’en garde, ce sont des lumières criardes, une sensation de chaleur, peut-être une odeur de café ou de viandox. Je me souviens qu’un jour, on s’était arrêté dans un café qui faisait bal le dimanche. Un supporter qui accompagnait l’équipe avait invité ma mère à danser un tango, ce qui m’avait moyennement plu !

Lorsqu’on arrivait au nord d’Amiens, vers Talmas, Villers-Bocage, Poulainville,  la nuit était tombée. On apercevait au loin les lumières de la ville, la silhouette de la cathédrale et de la tour Perret. Les joueurs descendaient du car près de la gare du Nord. Le dimanche approchait de sa fin. Certains allaient prendre un pot « à l’Habitude », le café au pied de la tour Perret toute neuve (à l’emplacement de l’actuel pub irlandais). On y prenait connaissance des résultats des autres matches du championnat, notés sur un tableau. Et moi, j’avais certainement hâte de remonter dans le car pour reprendre la route vers les terrils.

Didier Braun

  • L’EQUIPE D’AMIENS BATTUE (1-2) A HENIN-LIETARD
  • 12 octobre 1958.
  • But pour Amiens: Doré.
  • Forcioli — Falize, Mittet, Bouly — Demay, Cerf — Braun, Jany — Bekaert, Doré, Dumoulin.
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