En 1928, Amiens élimine l’OM

Le 4 février 1928, Amiens affronte Marseille en 8es de finale de Coupe de France de football, au stade municipal de Lyon (le futur Gerland). L’OM, détenteur du trophée, est favori. Mais après un premier résultat nul, Amiens se qualifiera à Paris, deux semaines plus tard.

  • 4 février: Course-poursuite à Lyon

Dans l’équipe de Marseille, l’international Jules Dewaquez, incertain jusqu’au dernier moment, tient finalement sa place. En revanche, à Amiens, l’Anglais Robert Thompson est absent. Il est remplacé par Descherder, rarement titulaire, et qui se blessera en cours de rencontre. Les deux équipes se présentent ainsi:

La composition des équipes, telle qu'elle paraît dans "le Journal d'Amiens"

La composition des équipes, telle qu’elle paraît dans « le Journal d’Amiens »

Le match va donner lieu à une formidable course-poursuite. D’après le Journal d’Amiens, le public lyonnais n’est pas près d’oublier ce spectacle:

 » De mémoire de Lyonnais, on n’avait vu un match aussi émotionnant donnant lieu à un jeu attrayant. « 

Voici les phases de buts de la rencontre. J’ai volontairement laissé l’incertitude sur certaines actions, l’identification des acteurs étant différente selon les journaux ! N’oublions pas que les journalistes de l’époque ne disposent pas d’écran de contrôle (!) et que les joueurs ne portent pas de numéro sur leur maillot. Ce qui, au siècle suivant, rend assez vaines les tentatives de classements statistiques sur le football de cette époque-là !

  • 24e minute: Adolphe (selon le journal L’Auto) lance Macquart qui ouvre la marque. Pour Le Journal d’Amiens, le passeur est Macquart et le buteur Taisne. Amiens mène 1-0.
  • 26e minute: Blanc passe à Dewaquez,  dont le centre est repris par Boyer. 1-1.
  • 64e minute: corner donné par Gallay, repris de la tête par Boyer. Marseille mène 2-1.
  • 81e minute: Alerté par Adolphe, Taisne marque, après avoir dribblé Baudoux et Alcazar. 2-2.
  • 82e minute: Aquaron sert Gallay, dont le centre est de nouveau repris de la tête par Boyer. Pour L’Auto, c’est un corner de Gallay… Marseille mène 3-2.
  • 87e minute: coup franc direct marqué par Pierucci, après que l’arbitre le lui a fait retirer. 3-3.
  • 1e prolongation: Macquart lance Taisne entre deux défenseurs. L’attaquant international marque. Amiens mène 4-3.
  • 120e minute: Corner donné par Gallay. Dewaquez (selon L’Auto et la presse de Marseille), Boyer (pour le Journal d’Amiens) égalise. Fin du match: 4-4. Il faudra rejouer.

Commentaire de L’Auto, le lendemain:

 » Amiens aurait mérité la victoire tant par sa supériorité sur le terrain que par son jeu et la correction de ses joueurs. (…) La belle exhibition des Amiénois est due surtout à la partie remarquable faite par la ligne de demis. « 

Sur cette photo tirée du Miroir des Sports, on reconnaît très bien les anciens gradins de Gerland.

A l'extrême droite de l'image, le grand-père Marcel Braun.

A l’extrême droite de l’image, le grand-père Marcel Braun.

  • 19 février: Amiens crie à l’exploit, Marseille crie au scandale !

La seconde manche a lieu à Paris, au Parc des Princes. Les Marseillais sont outrés de devoir faire un déplacement dix fois plus long que celui des Picards. Se souviennent-ils qu’en 1925, les Amiénois avaient dû se rendre à Marseille pour disputer et perdre (1-0 après prolongation) un quart de finale de Coupe contre Cette (l’orthographe ancienne de Sète) ?

La rencontre a lieu le 19 février. Trois jours avant, mon grand-père Marcel Braun s’est marié ! Le connaissant, la noce a dû être bien sage: le football avant tout !

Deux trains ont amené d’Amiens près de 2 000 supporters. 20 000 spectateurs prennent d’assaut le vélodrome parisien. Il faut retarder le coup d’envoi de près d’une demi-heure pour permettre l’entrée de tous les spectateurs.

Les deux équipes ont été modifiées par rapport à la rencontre de Lyon:

  • MARSEILLE: Allé – Alcazar, Beaudoux – Clère, J.Cabassu, Durbec – Dewaquez, Durand, Boyer, Aquaron, Gallay.
  • AMIENS: Michel – Wallet, Pierucci – Troudes, Braun, Grandsert – Lapierre, Macquart, Taisne, Adolphe, Aerts.

La physionomie de la rencontre est très différente de la première. Amiens prend nettement l’ascendant sur l’OM en première période. L’A.A.C. va même mener 3-0 avant de se recroqueviller en défense, ce que critiquera l’ancien international, devenu journaliste, Gabriel Hanot, dans son compte rendu du Miroir des Sports:

 » Pour donner aux Marseillais une chance de remonter leur handicap de 3 buts à 0, il fut nécessaire que les Picards perdissent la tête et se missent sottement à jouer la défense. Ce souci de boucher l’entrée de leur but saisit les Amiénois comme une panique. »

Voici la chronologie des buts. J’ai de nouveau conservé les indications incertaines contenues dans les différents journaux.

  • 1e minute: Pierucci (Adolphe dans la presse marseillaise), sur coup franc, lance Taisne. Celui-ci dribble Alcazar et marque. Amiens mène 1-0.
  • 38e minute (20e minute dans Le Progrès): Taisne reprend un centre d’Aerts. Allé détourne le ballon, que Taisne reprend de la tête. Alcazar marque contre son camp. Toute autre version dans Le Progrès: après une série de passes entre Macquart et Taisne, celui-ci tire et c’est Beaudoux qui marque contre son camp. Amiens mène 2-0.
  • 47e minute (49e minute dans Le Progrès): sur une longue balle en avant de Pierucci, Beaudoux juge mal la trajectoire. Aerts file au but et tire. Le ballon touche les montants et l’attaquant belge pousse le ballon dans le but. Amiens mène 3-0.
  • 71e minute: après un tir de Gallay sur la barre, Dewaquez reprend et marque. Amiens mène 3-1.
  • 87e minute: sur coup franc, Boyer (pour la presse marseillaise) marque de la tête. Pour L’Auto, c’est Gallay qui marque. Fin du match: Amiens l’emporte 3-2.
Les vainqueurs de l'OM: debout, de g. à dr.: Grandsert, Wallet, Michel, Braun, Pierucci, Troudes; accroupis: Lapierre, Macquart, Taisne, Adolphe, Aerts.

Les vainqueurs de l’OM: debout, de g. à dr.: Grandsert, Wallet, Michel, Braun, Pierucci, Troudes; accroupis: Lapierre, Macquart, Taisne, Adolphe, Aerts.

Les commentaires d’après-match varient énormément, selon les sources. A Marseille, on crie au scandale. A l’issue du match, les Marseillais s’écrient: « On nous a volés ! Pour avoir la Coupe, il a fallu qu’ils nous l’enlèvent ! »

Ils reprochent à l’arbitre lyonnais, M.Vetrano, de ne pas avoir sifflé deux penalties  »évidents » pour l’O.M. en première période; de leur avoir refusé un but parce qu’il a jugé que le ballon était sorti avant le centre qui a amené le tir de Boyer (L’Auto confirme la version de l’arbitre); enfin, de n’avoir pas accordé un but à Durand alors que le ballon, après avoir heurté la barre, aurait franchi la ligne de but. Le Petit Provençal titre: « L’OM battu par Amiens et par M.Vetrano« .

Le son de cloche est tout autre dans la presse picarde. Dans Le Progrès de la Somme, on lit:  » Hier, comme il y a quinze jours, les Picards ont surclassé les méridionaux 80 minutes sur 90. » Plus loin, les Marseillais sont jugés « souvent truqueurs et parfois très incorrects ». Il n’est nullement fait mention des erreurs arbitrales. 

Lisons maintenant la presse sportive parisienne. Pour L’Auto: « Certes, ils [les Amiénois] bénéficièrent un peu de l’arbitrage faiblard de M.Vetrano, qui oublia de siffler depux penalties en faveur de Marseille », mais « Amiens a agréablement surpris ses nombreux supporters. L’équipe entière a joué avec un moral extraordinaire, et tous ses joueurs doivent être félicités en bloc. »

Redonnons la parole à Gabriel Hanot, dans Le Miroir des Sports. Lui aussi souligne la faiblesse de l’arbitre lyonnais:

 » M.Vetrano laissa tout faire. Son principe fut évidemment de ne rien siffler, ce qui dispense de prendre une décision et une responsabilité. Ses rares interventions, d’ailleurs, furent autant d’erreurs ».

Mais Hanot ne va pas dans le sens des supporters de l’O.M. et ne crie pas à l’injustice.  Il écrit:

 » Amiens a gagné et c’est justice. Mais il aurait pu enlever la victoire par 3 buts à 0 au moins. Il s’est présenté sur le terrain avec la volonté de se qualifier pour les quarts de finale. (…) Amiens doit sa belle qualification – à laquelle s’ajoute l’honneur d’avoir éliminé un club trois fois tenant de la Coupe de France – à son cran, à sa jeunesse d’action,  aux percées de Taisne, joueur fruste, mais réalisateur, et aux échappées du fin petit Belge Aerts. Mais il serait injuste de négliger le travail ordonné de la ligne de demis, de Braun surtout, qui fournit au centre un labeur tranquille, peu brillant mais utile. Et surtout, devant un gardien incertain, Wallet et Pierucci formèrent une paire d’arrières athlétiques, rapides, habiles à sauter haut, à dégager loin et à impressionner terriblement l’adversaire. »

Une semaine après leur exploit du Parc des Princes, les Amiénois seront éliminés en quarts de finale par le Red Star (4-3), le futur vainqueur de l’épreuve. Paul Nicolas leur marquera 3 buts. La saison suivante, il sera l’avant-centre de l’A.A.C.

Didier Braun

 

Publicités
Cet article, publié dans L'époque de Marcel (années 1920-30), Les événements, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s